"Ce que tu fais c'est beau, mais c'est cher". Ah bon ?

Durant les confinements de 2020, on a beaucoup entendu des incitations à consommer mieux et moins, et de formidables mouvements de solidarité se sont développés pour soutenir les petits commerçants et artisans de proximité, et valoriser l'économie locale.


Pourtant, malgré une réelle prise de conscience collective du besoin urgent de changer notre mode de consommation, malgré la mise en lumière de l'artisanat d'art depuis quelques années, j'ai encore droit parfois à des réflexions comme c'EsT bEaU mAiS c'EsT cHeR (spoiler : ça m'agace un peu oui). Alors, aujourd'hui je vous explique comment, quand et où sont fabriquées mes créations, pour vous aider à comprendre pourquoi elles ne sont pas chères, mais au prix juste.



Géographie


J'ai parfaitement conscience que la production de métal est l'une des industries les plus polluantes actuellement. Je me fournis en laiton et cuivre chez deux détaillants du 3ème arrondissement de Paris, mais même auprès d'eux il est difficile d'avoir des informations concernant la provenance exacte des minerais de cuivre.


Contrairement à l'or, il n'existe pas pour le laiton, le cuivre etc. de label comme Fairmined qui en certifie la provenance, ou atteste d'un recyclage ou de conditions de travail décentes des mineurs, ouvriers dans les industries de transformation des minerais ...


En revanche, je sais que le métal est transformé en Italie, sous forme de tôles, barreaux, profilés etc. puis livré en France chez les grossistes. Les métaux sont toujours livrés en grandes quantités, il en résulte beaucoup de gaspillage. J'achète donc exclusivement des chutes de laiton et cuivre chez mes détaillants, pour limiter moi-même la production de déchets.


Pour mes bijoux, je trouve les apprêts (chaînes, anneaux, etc.) dans des boutiques en ligne de détaillants en France, qui font attention eux-mêmes à la provenance de leurs produits ; mais comme pour le laiton et le cuivre, la plupart des apprêts sont fabriqués en Italie, c'est une industrie quasi-inexistante en France.


En bref, je travaille au maximum avec des matières premières fabriquées ou transformées en France et en Europe, et j'ai bien conscience que tout n'est pas parfait dans la chaîne de production en amont de mes créations. Pour compenser cette charmante empreinte carbone, je livre exclusivement en France et je fais attention à mes sous-traitants, qui sont tous dans Paris intra-muros :


A l'atelier, j'ai remplacé la plupart des produits chimiques par des alternatives (par exemple vinaigre cristal à la place des acides pour nettoyer le métal après une soudure), qui sont plus longues car moins concentrées, mais surtout bien moins polluantes. Qui dit plus long dit aussi augmentation du temps de fabrication des pièces ;)



Temps


Je travaille à flux tendu, c'est-à-dire que je ne fais pas de stock superflu, je refabrique au fur et à mesure de vos commandes.


Il y a d'abord le temps de création : dessins, maquettes, plans si besoin, prototypage et sourcing des matières premières. C'est la partie la plus difficile à chiffrer, car c'est très facile de passer d'une idée à une autre, ne pas finir une maquette ou un prototype si je n'en suis pas contente, revenir dessus plus tard, avoir une idée à 2h du matin ...


Puis vient le temps de fabrication. Une collection me prend entre 2 et 6 semaines à fabriquer, suivant la complexité du motif ou de l'objet et les étapes nécessaires à la réalisation. Une pièce qui nécessite une brasure sera forcément plus longue qu'une pièce fabriqué à partir d'une seule tôle (vous pouvez voir différentes étapes en timelapse sur ma chaîne Youtube).


Les finitions peuvent aussi être plus ou moins longues : par exemple mon doreur met en moyenne 8 jours à dorer les pièces que je lui apporte ; alors qu'une patine à froid que je réalise me prend environ une demi-heure suivant la taille de la pièce et les nuances que je veux y apporter.


Une fois une collection créée et fabriquée, il y a le temps de la communication : prendre des photos, les retoucher, monter les vidéos quand je me filme en train de travailler ; mettre le contenu en ligne sur la boutique, le site, les réseaux sociaux et les différentes marketplaces qui présentent mon travail ... Vu le contexte sanitaire actuel, cela me prend environ 50% de mon temps de travail en ce moment.


Enfin, quand vous passez une commande, il y a le temps du packaging et des envois : je fabrique tous les emballages à la main, à partir de matériaux de seconde main (cuir ou papier) trouvés à la Réserve des arts, à Pantin.



Monnaie

Quand vous achetez une de mes créations, vous payez :

  • Les matières premières : métal, apprêts ...

  • Mon temps de travail, qui inclut le temps de fabrication et aussi le temps de création (même si c'est souvent une estimation en-deçà du temps réel passé) : c'est tout simplement mon salaire.

  • Les finitions : patine, dorure, polissage ...

  • L'entretien et l'usure des outils et des machines, qui reste une dépense faible mais nécessaire pour conserver mon outillage en bon état, ou encore investir dans un outil en particulier pour une commande spéciale.

  • Les consommables (brasure/soudure, toile émeri, lames de scie, cires, produits de patines, gaz ...)

  • Les charges fixes (URSSAF, cotisations sociales, loyer et charges de l'atelier ...)


Les prix affichés sur ma boutique sont les prix justes, et ne sont pas faits pour être soldés à -50% comme le font la plupart des marques. Je fais tout de même quelques ventes flash sur Instagram dans l'année à -10% quand j'ai trop de stock : si je descends en-dessous des 10% de réduction, je ne me paye pas et/ou le coût de fabrication dépasse le prix auquel je vends la pièce terminée.



Valeurs


En marketing, il y a une différence entre la valeur réelle de l'objet que vous achetez (= le coût de développement et de fabrication de l'objet), et sa valeur perçue (= le prix que vous êtes prêt-e à mettre ; qui est aussi lié à l'ambiance d'une boutique, l'expérience client, votre perception de mon travail et de l'artisanat d'art en général, vos goûts, votre échelle de valeurs ...).


La valeur d'un objet est plus souvent celle qu'on lui donne que son vrai prix.


En vous proposant des créations durables, fabriquées et transformées en France, et en vous partageant les étapes de création et de fabrication, j'espère ajouter à la valeur marchande une vraie valeur affective. Me dire que mes pièces seront offertes ou transmises à quelqu'un, gardées, échangées, bref qu'elles ont leur propre vie une fois qu'elles ont quitté l'atelier, c'est l'une des parties les plus gratifiantes de mon métier.

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